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Juliette Di Cen "Bonjour, ce serait pour un coming-out s'il vous plaît. A emporter ou à consommer sur place ?"

Bonjour, ce serait pour un coming-out s'il vous plaît. A emporter ou à consommer sur place ?

Plus attentive aux classements des ventes depuis que j’écris, j’ai ainsi pris conscience de la popularité des livres estampillés Romance. Leurs auteurs prouvent chaque jour que cette sous-littérature de gonzesses (ironie inside, potentiel drama élevé) possède un public actif et surtout extrêmement fidèle.

Ironie de l’histoire, plus de 57% des lecteurs sont des lectrices, toute littérature confondue (selon l’institut de sondage Ipsos qui a réalisé une étude avec le Centre National du livre et le Syndicat National de l’Édition en mars 2014). Toutefois, les chiffres sont à relativiser. Si aux USA, la catégorie leader est bien la littérature sentimentale avec plus d’un milliard de dollars de recettes, en France elle ne représenterait que 12% des lectures, toujours selon cette étude. De là à penser que les Françaises sont de petites cachottières qui auraient honte de révéler leurs goûts, ou réduire la lectrice de romance à une dinde fleur-bleue, pourquoi se gêner ?

Je trouve tout de même dommage qu’en dehors d’articles de fond traitant de l’influence de ces lectures sur le quotidien des Françaises, aucun magazine à grand tirage ne consacre de temps en temps une colonne aux actualités littéraires sentimentales (ou fantastiques, d’ailleurs). Dans les pages culture/livres, on a droit à du polar, du thriller, du pensum suicidaire ou de l’autobiographie, éventuellement de la comédie, mais du sucre pur jus, ça non. Des fois que ça colle les pages entre elles.
Je ne soulèverai même pas la question de la presse spécialisée en littérature qui a banni science-fiction, épouvante, jeunesse ou romance de ses chroniques.
Or ce n’est pas en niant un genre qu’il n’existe pas et surtout, qu’il est moribond !
Il est surprenant que la presse dite « féminine » n’évoque que les sorties « bien comme il faut », ôtant toute visibilité à la littérature féminine. Sauf pour s’en moquer ou effleurer du bout des lèvres le succès phénomène (anglo-saxon, forcément) des Twilight, 50 Nuances et autres After.

Il semble évident qu’en plus d’une image écornée par des a priori misogynes, cette littérature dite « de masse » souffre du niveau stylistique sommaire de ses têtes d’affiche. Pourtant, sans chercher bien loin, on trouve des œuvres magnifiques. Mais pour être validées par un jury d’élite, il semble qu’il leur faille plus de 200 ans d’existence pour obtenir l’adoubement quand leurs camarades modernes arborent toujours le badge clignotant « lecture-fout-la-honte ».

Mais alors, cette popularité et cette longévité, à qui ou à quoi les devons-nous ?
À l’avènement d’internet, bien-sûr ! (j’affirme ce que je veux, c’est moi qui décide qui doit vivre ou mourir sur cette page). Internet, ses sites communautaires, son accès libre à la culture, sa faculté à regrouper autour d’un thème avec peu de moyens.

Tout d’abord, la facilité d’écrire et de faire évoluer son style en direct sous les yeux d’un public, au sein d’ateliers d’écriture en ligne. La plupart de ces écrivains en herbe sont issus d’une population jeune (génération 2.0) et féminine, élevée au biberon par Harry Potter, Twilight (eh oui, toujours), Buffy, les mangas Shojo ou Yaoi et les Boys Band. Cela a induit une simplification de la mise à disposition des textes. Par ailleurs, les librairies en ligne ont grandement amélioré le quotidien des lecteurs « isolés », qui n’ont plus besoin de faire des dizaines de kilomètres pour obtenir leur dose de lecture.

En face de ces auteurs hyper connectés, on trouve leur pendant en matière de lectorat. Le nombre de sites, blogs, vlogs, webzines montés par des passionnés de lecture de genre, donne le tournis. Grâce à des chroniques étayées, ils ont investi le rôle laissé par la presse traditionnelle, celui de chroniqueurs littéraires spécialisés. Aujourd’hui, chaque lecteur peut trouver le blog qui correspond à ses goûts. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les maisons d’édition ont négocié ce virage en proposant des services presse aux blogueurs. Bien entendu, le succès d’un livre ne tient pas seulement à la puissance de feu du service communication, mais ça offre enfin une visibilité à tout un secteur jusque-là méprisé pour son aspect « populaire ».

Bien, bien, bien, et là, tu commences à te dire, mais pourquoi elle nous pond une introduction aussi longue pour parler de la romance ? Parce que ce n’est pas une intro, mais une partie de ma démo.

C’est en fouillant le processus d’écriture que j’ai découvert le cynisme ambiant. Voire le gros foutage de gueule. Comme celui de revendiquer la méconnaissance des codes d’un genre pour faire croire qu’on a su s’affranchir de ses clichés.
Mais bien-sûûûr…
Alors non seulement on a droit au mépris d’un milieu littéraire confit dans son élitisme, mais en plus on doit se fader les textes d’auteurs qui rejettent le genre comme s’ils valaient mieux que ce qu’ils écrivent. Enfin ça, c’est ce qu’ils affirment. Rien ne dit qu’ils ne se planquent pas au fond de la couette avec l’ultime Barbara Cartland entre leurs petites mains fébriles, ou qu’ils n’ont pas monté une « bibliothèque de la honte », soigneusement cachée des yeux de leurs invités…

Aussi aujourd’hui, j’ai décidé de faire mon coming-out, c’est ainsi et je ne reviendrai pas en arrière. J’écris de la romance parce que j’en lis. Et en plus j’aime ça. J’espère qu’un tel aveu ne me vaudra pas d’être reniée par mes parents et expédiée sur Pluton par mes collègues.
Mais pourquoi ?
Parce que.
Insuffisant ? Ok.

Parce que la romance, c’est la version idéale d’une relation amoureuse, même si les héros rament avant d’être heureux. Parce que la romance permet à l’extraordinaire d’exister. Parce que la romance donne de l’espoir ou du réconfort quand le quotidien se charge de te casser les rotules. Parce que la romance te fait croire à l’impossible (visualise la passion entre Stuart Reardon et une banale nana taille XL pour t’en convaincre). Parce que la romance te fait réaliser que l’essentiel se résume à peu de choses : aimer et être aimé (un bon salaire aussi, ça aide). Parce que la romance se décline sous plusieurs formes, mais qu’elle n’a qu’un seul objectif à la fin : faire du bien au moral.

Alors bien-sûr, aimer la romance ne signifie pas apprécier un auteur qui se vautre dans la facilité, qui abuse des clichés parce qu’il manque d’imagination, qui ne fait aucun effort syntaxique parce que c’est sooo petit-bourgeois, qui prend ses lecteurs pour des décérébrés sous-cultivés.

Aimer la romance, c’est juste aimer lire et rêver d’amour. Qu’y a-t-il de mal à ça ?



Love Actually (Universal Pictures)


Juliette Di Cen, février 2016, tous droits réservés

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